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Orient × Occident

Le Jeu : Lila védique et jeu stoïcien face à la douleur

8 juillet 2026·7 min de lecture

Le Jeu

On ne demande jamais à un enfant pourquoi il joue. Et si on le lui demandait, il répondrait sans doute : « Je ne sais pas, j’ai envie de jouer. » La réponse a quelque chose de désarmant. Elle ferme la porte à toute explication, parce qu’il n’y a rien à expliquer.

Remontons maintenant très loin, jusqu’à l’Inde védique. On désigne par ce nom la période la plus ancienne de l’histoire indienne, entre 1500 et 500 avant notre ère. C’est là que s’enracinent l’hindouisme et la pensée indienne.

Posez à un grand philosophe de cette époque une question autrement plus vaste : pourquoi Brahman a-t-il créé l’univers ? Vous obtiendriez la même réponse que l’enfant. « Il avait envie de jouer. »

Dans la tradition védique, le jeu est cosmologique. Il explique pourquoi l’univers existe.

Chez les Stoïciens, en Occident, le jeu devient éthique. Il montre comment il faut vivre. Nous y reviendrons plus en détail. Deux fois le même mot, donc. Mais deux mondes.


Le Jour où Dieu s’est Ennuyé

Le Brahmasūtra est l’un des textes fondateurs de la philosophie indienne. Brahman y est défini comme la conscience universelle, l’essence de toute chose. Et la raison pour laquelle il a créé le monde tient en un seul mot : lila.

Dans la culture védique, la création est un lila.

Le terme lila (लीला) vient du verbe sanskrit lal. Il désigne « l’espièglerie d’un enfant ou d’un être délicat ». Au huitième siècle, le grand philosophe Shankara l’illustre par une image : « Un roi dont tous les besoins sont comblés joue pourtant. » Il en va de même pour Brahman. Rien ne l’obligeait à jouer. Il a choisi de jouer, et le monde est né.

Le Brahmasūtra mobilise ce concept de lila, le jeu divin, pour répondre à une question redoutable : pourquoi la souffrance et le mal existent-ils ?

La logique est vertigineuse. Si Brahman a créé par choix et non par nécessité, si l’univers est un plaisir et non un devoir, alors tout ce qu’il contient participe de ce plaisir. La perte, la mort, la douleur, la joie : autant de scènes d’une même pièce.

En Inde, on danse encore ce que cette philosophie affirme. Les représentations du Rasa Lila transforment l’idée en rituel. Depuis près de cinq siècles, de jeunes brahmacharin y incarnent Radha et Krishna. Le mot « incarner » est d’ailleurs trop faible. Ils deviennent les personnages. Pour les spectateurs, ce n’est pas du théâtre. C’est un instant cosmique qui se rejoue.

Les textes sacrés vont plus loin encore. La première danse Rasa, disent-ils, aurait été étirée par Brahman sur la durée d’un kalpa. Un kalpa équivaut à environ 4,3 milliards d’années. Ce qui frappe ici, c’est que le temps lui-même se plie à l’intérieur du jeu.


La Liberté sous les Feux de la Rampe

Passons maintenant en Occident, à la notion de jeu chez les Stoïciens.

Épictète a vécu au premier siècle de notre ère. Né esclave, il a grandi esclave. Un jour, son maître lui tord la jambe. Épictète le prévient calmement : « Si tu continues, elle va se briser. » Le maître n’écoute pas, et la jambe cède. Épictète se contente alors de répondre : « Je te l’avais dit. Elle s’est brisée. »

Que l’on ne s’y trompe pas : le message n’est pas qu’il ne ressent aucune douleur. Bien sûr qu’une jambe brisée fait souffrir.

Le cœur de la pensée stoïcienne est ailleurs.

« Tu ne peux pas toujours maîtriser les événements ; mais tu peux maîtriser la réponse que tu leur donnes. »

Le chapitre 17 du Manuel d’Épictète le formule ainsi : « Souviens-toi que tu es l’acteur d’une pièce. C’est un autre qui choisit ton rôle. Un rôle court ? Joue-le court. Un rôle de mendiant ? Joue-le vraiment. Ton devoir est de bien jouer le rôle qu’on t’a donné, non de le choisir. »

Il vaut la peine de s’arrêter sur cette métaphore. Elle est un aveu biographique. Épictète n’avait pas choisi son rôle. Mais il pouvait choisir sa manière de le jouer. Que son maître lui brise le bras, il ne pouvait l’empêcher. Sa réponse, elle, lui appartenait. Il n’avait pas choisi la condition d’esclave. Il avait choisi comment l’habiter. Et ce choix, à lui seul, contient toute la conception stoïcienne de la liberté.

Pour les Stoïciens, le Logos (λόγος), la raison universelle, le principe de l’ordre, gouverne toute chose. Dans cet ordre, la place de l’homme est celle d’un acteur. Et l’acteur ne détient qu’une chose : la qualité de sa performance.

Un détail est particulièrement saisissant. En grec, « acteur » se dit hypokritēs. Son cousin moderne est le mot « hypocrite ». Quant au mot « persona », il vient en latin du masque de théâtre. C’est de là qu’a dérivé le mot « personne ». Chaque métaphore stoïcienne prend racine sur la scène.

Panétius, figure du stoïcisme moyen, élabore une théorie des « quatre personae ». Chacun endosse quatre rôles. Celui d’être doué de raison universelle. Celui de son caractère singulier. Celui que façonnent les circonstances extérieures. Et enfin celui du mode de vie qu’il choisit librement.

Les trois premiers vous échappent. Le quatrième vous appartient. Cet étroit espace de choix est la seule liberté que le stoïcisme accorde à l’homme. Étroite, mais absolue.


Le Point de Rupture entre Deux Cosmos

Les deux traditions emploient la métaphore du jeu. Mais elles divergent profondément sur deux points : qui joue, et pourquoi.

Dans le lila, c’est Brahman qui joue, et l’univers est son plaisir. Vous êtes vous-même dans ce jeu, à la fois spectateur, acteur et scène. Votre douleur, votre joie, votre erreur : tout appartient au jeu divin.

Dans le stoïcisme, c’est l’homme qui joue. Non l’univers, mais l’homme est l’acteur principal. L’univers, lui, est un ordre de raison. Beau, mais froid. Au premier plan, il n’y a pas un dieu qui vous aime. Il y a une raison qui vous gouverne.

Cette différence vient de la théologie. Dans la tradition védique, Brahman est immanent. Il est en toute chose, dans chaque être. Le Logos stoïcien, lui, est transcendant. Il gouverne l’ordre, mais il en reste séparé.

D’un côté, l’univers aime. De l’autre, l’univers fonctionne. Voilà une distinction qui, comme le savaient bien Montaigne et son « Que sais-je ? », résiste à toute conclusion trop nette — et qui façonne pourtant en profondeur le conseil que chaque tradition adresse à l’homme.

Il est tentant de croire que les deux traditions se complètent. Mais il est peut-être plus juste de dire ceci : toutes deux ont répondu différemment à une même question. Celle de la souffrance. Pourquoi la douleur existe-t-elle ?

Le Brahmasūtra y répond par le lila. Épictète, lui, se sert du jeu pour donner un sens à sa servitude.

Dans les deux cas, la métaphore du jeu sert d’outil pour donner un sens à la douleur.

Ce qui compte n’était pas de savoir quelle réponse est « juste ». C’était de savoir quelle question vous vouliez poser.

En des temps si éloignés, sous des ciels si différents, les deux nous conduisent au même point. Celui où la résistance perd tout son sens. On songe ici à Sisyphe et à son rocher : Camus lui aussi nous menait vers ce seuil où lutter contre l’ordre des choses n’a plus de prise, et où il ne reste qu’à habiter son geste.

Les chemins diffèrent. La destination est la même.


Ce que Chaque Tradition offre de Beau

Le lila affirme que l’échec lui-même fait partie du jeu divin. Il fait place à la douleur, mais ne la méprise pas.

Dans le rituel du Rasa Lila, on voit parfois un danseur verser de vraies larmes : il joue et il pleure en même temps. Perdre, porter le deuil, se tromper, souffrir. Autant de strates différentes de ce que l’univers offre.

Le lila vous tourne vers l’univers.

Le stoïcisme, lui, vous invite à lâcher tout ce qui échappe à votre prise, pour tisser un bouclier de ce qui vous reste : votre réponse, votre attitude, votre caractère.

La force de cette perspective tient à sa simplicité et à son côté pratique. Marc Aurèle empereur, Épictète esclave, Sénèque en exil : tous trois ont éprouvé et adopté le même principe. On pense malgré soi au divertissement de Pascal, cette fuite hors de soi qui empêche l’homme de se regarder en face. Le stoïcien fait l’inverse. Il n’a nulle part où fuir, et cesse de vouloir fuir.

Ne gaspillez pas votre énergie sur ce que vous ne pouvez maîtriser. Soyez irréprochable dans ce que vous maîtrisez.

Le stoïcisme vous tourne vers vous-même.


Et lorsqu’un homme se réveille le matin, il sait généralement s’il a besoin, ce jour-là, d’un vaste univers ou de son propre for intérieur. Mais pour se le dire, il n’a besoin d’aucun livre de philosophie.

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